Je me suis interrogé sur la manière d’utiliser l’IA à mon avantage. Reprendre la posture du créatif à qui on confie un nouvel outil — et se demander : qu’est-ce qu’il en fait ? Pour moi, la réponse était simple : cet outil allait me permettre de communiquer sur mon métier et mon expertise. C’est le but de cette série.
J’ai donc demandé à Claude — une intelligence artificielle développée par Anthropic — de m’interviewer.
Voici comment ça fonctionne : j’ai demandé à Claude de prendre successivement la posture de trois journalistes différents. Un journaliste de magazine de décoration. Un journaliste économique, dans la peau d’un investisseur ou d’un porteur de projet. Et un journaliste de société, sensible aux nouveaux usages et aux mutations de l’hospitalité.
Avant de commencer, Claude a balayé mon site internet, collecté des informations sur le Studio JANREJI, sur mes projets, sur ma philosophie de travail. Ce qui a naturellement orienté ses questions.
Les règles du jeu sont simples : Claude me pose ses questions librement — je ne les connais pas à l’avance. J’y réponds à l’oral, spontanément. Claude retranscrit mes réponses sans les modifier.
Pas de langue de bois. Pas de questions convenues. Juste un regard extérieur, curieux et sans filtre.
Je sais que beaucoup utilisent l’IA en la cachant. Comme si y recourir invalidait la valeur de ce qu’on produit. Ma posture est différente — je la revendique. Parce que je crois qu’un outil n’a de valeur que dans la main de celui qui s’en sert. Et qu’un nouvel outil, bien utilisé, peut produire quelque chose d’inattendu et d’intéressant.
Se faire interviewer par une IA, c’est finalement une façon de se regarder soi-même autrement.
Claude : Régis, sur votre site vous vous définissez comme un « compilateur d’arts décoratifs ». C’est une formule qu’on ne voit nulle part ailleurs dans le métier. Qu’est-ce que ça veut dire concrètement ?
Régis Conseil : Compiler les arts décoratifs, c’est assembler des références, du mobilier, des styles d’époques différentes — des niveaux intellectuels, culturels, sociaux différents — pour créer un ensemble à la fois cohérent et surprenant.
Mon parcours y est pour beaucoup. Ébéniste à l’École Boulle, puis designer aux Arts Décoratifs de Paris, j’ai acquis une culture du mobilier qui couvre l’ensemble des époques des arts décoratifs. Et j’ai le secret espoir de la déployer dans chaque projet — un peu comme un compositeur qui fait jouer chaque instrument à un volume et une durée maîtrisée, en tirant parti de son identité propre.
Concrètement, ça peut donner deux directions très différentes.
Sur certains projets, je vais introduire des touches de mobilier du 18e ou du 19e siècle — combinées à du mobilier industriel, à des pièces fabriquées sur mesure, ou à des éléments de série. Des ruptures d’époques assumées, mais maîtrisées.
Sur d’autres projets, je me concentre sur un registre plus contemporain, mais là encore avec des origines très diverses : vintage, industriel, sur mesure, luxe ou très générique. C’est le mélange des provenances qui crée la richesse — pas le prix des pièces.
Dans les deux cas, l’objectif est le même : que l’espace raconte quelque chose. Qu’on s’y sente bien sans forcément savoir pourquoi.
Claude : Régis, qu’est-ce qui se passe vraiment lors de la toute première visite d’un lieu vide — avant même que le projet n’existe ?
Régis Conseil : C’est toujours très émouvant. C’est le signe d’un nouveau projet qui se concrétise — ou au contraire qui se joue. On prend conscience d’un coup soit du potentiel, soit des difficultés liées au lieu et à ce qu’on souhaite y installer.
C’est souvent le moment d’une bonne — ou d’une mauvaise — surprise.
Parce que quand on visite un lieu avant d’y travailler, il est déjà construit. Il y a parfois des éléments à utiliser, à récupérer, parfois même à sauver. Certains clients sont tentés de tout détruire alors qu’il existe des éléments qui possèdent un beau potentiel — et qu’il serait dommage de perdre.
Mais cette première visite, c’est aussi et surtout un moment d’échange avec le maître d’ouvrage. Un moment à la fois très concret et très abstrait. On commence à formuler des hypothèses, à décrire dans l’air un lieu comme si on le rêvait. On propose des implantations, on repère comment les flux s’organisent, comment la lumière entre.
On dessine avec les mots, avant de dessiner sur le papier, sur l’ordinateur.
Claude : Régis, vous portez une attention particulière aux matières qui entrent en contact avec les mains. Le bois huilé, le cuivre étamé, le corian satiné… C’est presque une philosophie du toucher. Pourquoi cette obsession du tactile dans un métier qu’on associe d’abord au visuel ?
Régis Conseil : C’est très prosaïque en réalité. Le regard se pose généralement là où les mains se posent — avec cette distance juste suffisante pour en juger les moindres détails. Le regard et le toucher sont combinés. Indissociables.
Donc quand on doit concentrer les moyens d’un projet, j’aime porter une attention particulière aux détails dont on est certain que les gens vont remarquer.
J’aime combiner des matériaux bruts et des matériaux raffinés. Et j’ai tendance à réserver les matériaux les plus nobles aux endroits qu’on va pouvoir toucher — avec les mains, avec le corps.
Dans un projet, tout est équilibre. Pour avoir une belle qualité perçue, il faut mettre les moyens dans certains beaux matériaux. Des matériaux qui vous le rendront bien — parce que ce sont généralement des matériaux durables, solides, nobles, qui renvoient une image qualitative du lieu. Même si ce lieu n’est pas un lieu de luxe. Même s’il est plutôt accessible économiquement.
Il n’y a aucune raison de priver les utilisateurs de belles matières nobles. C’est une question de générosité. De partage. L’architecte d’intérieur est l’une des rares personnes, dans la vie d’un consommateur, qui a le pouvoir — et le devoir — d’augmenter son expérience du quotidien avec de beaux matériaux.
Claude : Régis, vous avez construit l’identité architecturale de toute la chaîne Eklo — Nantes, Bordeaux, Clermont, Toulouse, Lyon, Marne-la-Vallée, Paris Porte de Versailles — ainsi que de toute la chaîne de restaurants FrenchKiss. Comment construit-on l’identité architecturale d’une enseigne — et comment fait-on pour qu’elle reste vivante et cohérente d’un établissement à l’autre, sans jamais se répéter ?
Régis Conseil : C’est une magnifique aventure. J’ai rencontré le fondateur d’Eklo au moment où il a compris qu’il fallait intégrer l’architecture d’intérieur comme un levier de visibilité et d’identité pour sa marque. Sur la base d’un premier projet à Lille, puis à Bordeaux, nous avons défini ensemble ce qui est devenu un nouveau modèle d’hôtellerie économique : des chambres condensées, et des espaces publics vastes et généreux, avec une vraie identité lifestyle.
Cette identité s’est construite petit à petit, au fil des projets. Elle s’est enrichie des rencontres, des personnes arrivées au sein du groupe Eklo, chacun apportant son expertise.
Et c’est là où réside l’essentiel : chaque nouveau projet reprend une part des codes du précédent, les enrichit — et surtout s’adapte au bâtiment dans lequel on l’intègre. Ce bâtiment a ses contraintes, ses avantages, ses inconvénients. Et l’ensemble des éléments déjà définis sur les projets précédents s’enrichit alors de nouveaux dessins, venant résoudre les problématiques propres au lieu.
On obtient finalement une entité architecturale vivante — dans le sens où elle s’adapte, évolue, respire. C’est un peu comme la nature : d’une contrainte, on fait un levier de progression et d’évolution.
Claude : Régis, la lumière est souvent l’élément invisible de l’architecture d’intérieur — celui dont on ne parle pas. Pourtant c’est peut-être elle qui fait tout. Comment la travaillez-vous ?
Régis Conseil : En physique, la lumière est le vecteur de la couleur et de la matière. Pour que l’œil perçoive un objet, la lumière doit le frapper, rebondir, et arriver jusqu’à nous. On comprend donc assez aisément qu’il faut traiter avec la plus grande attention ce vecteur de perception.
La lumière, c’est l’invisible qui révèle tout.
On peut la traiter comme une matière — avec les opalines, ces globes lumineux que j’affectionne particulièrement, qui sont à la fois présents visuellement et qui nimbent l’espace d’une douce lumière. On peut l’utiliser de manière graphique, créer des gorges lumineuses qui dessinent de très beaux dégradés. Mais l’usage le plus puissant, c’est de la rendre invisible. Qu’elle soit uniquement là pour donner du relief au lieu — en créant des zones plus ou moins éclairées, plus ou moins ombragées, en gommant certains défauts, en accentuant certaines qualités.
Il y a quelques années, j’ai travaillé sur une ligne de maquillage pour homme chez Jean-Paul Gaultier. L’idée était exactement la même : créer un outil discret qui révèle le potentiel d’une personne.
La lumière, c’est le maquillage d’un lieu. Un outil entre les mains de l’architecte d’intérieur pour révéler, sublimer — et parfois même créer de la matière là où il n’y en a pas.
Claude : Régis, la lumière est le vecteur de la couleur — vous nous l’avez dit. Justement, comment choisissez-vous vos palettes de couleurs dans un projet hôtelier ou de restauration ?
Régis Conseil : Mes filles me posaient cette question quand elles étaient petites. « Papa, c’est quoi ta couleur préférée ? » Je n’ai jamais su quoi répondre. Parce que toutes les couleurs sont belles. Parce qu’une couleur n’existe pas seule — elle existe dans un contexte, une lumière, une humeur.
En architecture d’intérieur, c’est exactement pareil.
Dans un espace chargé de matières, je travaille avec une couleur dominante — forte, affirmée. Une reine, entourée de sa cour. Les autres teintes sont là pour la servir, l’accompagner, lui donner encore plus d’éclat. Elles ne rivalisent pas. Elles révèlent.
Dans un espace commercial en revanche — une boutique, un showroom — le jeu s’inverse. La couleur s’efface pour mettre en valeur le produit. Elle travaille en sous-main, de manière presque psychologique. Car on le sait : une palette de couleurs oriente inconsciemment la perception d’un lieu. Elle peut suggérer le luxe, la douceur, l’accessibilité — sans qu’on puisse vraiment expliquer pourquoi.
Et puis il y a cette chose merveilleuse : la couleur ne vit que par la lumière. Une teinte profonde dans l’ombre devient noire. La même, éclairée, révèle toute sa richesse. C’est ce dialogue permanent entre couleur et lumière qui permet de transformer un lieu — vibrant et lumineux le matin, intime et tamisé le soir.
Un seul espace. Deux atmosphères. Une seule palette.
Claude : Régis, vous revendiquez une démarche éco-responsable dans vos projets. Est-ce une contrainte ou un levier de créativité ?
Régis Conseil : Les deux, sans hésiter.
C’est une contrainte parce qu’on doit parfois s’autocensurer — s’interdire certaines interventions, certains matériaux, certains mobiliers qui ne respectent pas les règles de l’éco-responsabilité. Mais c’est précisément dans la recherche de l’alternative que se déploie la créativité. En cassant ses habitudes, on trouve de nouveaux fournisseurs, de nouvelles marques, de nouvelles solutions.
Et sur la manière d’aborder un projet, l’éco-responsabilité nous incite à nous poser une question simple : qu’est-ce qu’on peut garder, réutiliser, réemployer, détourner ? La recette clé, c’est d’en faire le moins possible. Et ça devient un vrai levier.
J’aime beaucoup laisser les murs et les planchers en béton brut de coulage. Esthétiquement, ça apporte une vraie plus-value. Et en ne faisant rien, on économise — c’est la meilleure manière de limiter l’impact écologique d’un chantier.
Mais il faut aussi comprendre que vis-à-vis du client, l’éco-responsabilité est un bon moyen de faire des économies. En conception d’abord — on ne casse pas tout, on ne refait pas tout, on gagne du budget. En exploitation ensuite — la gestion du chauffage, de la climatisation, des débits d’eau, des consommations électriques a un impact positif sur l’écologie, mais aussi, très concrètement, sur le coût de fonctionnement d’un établissement.
Pour résumer : l’éco-responsabilité, comme toutes les contraintes, on peut la vivre de deux manières. Comme une punition — ou comme un levier. Une plus-value. Et une plus-value qu’on peut aussi revendiquer et sur laquelle on peut communiquer.
Claude : Régis, vous concevez des mobiliers sur mesure et faites intervenir des artistes dans vos projets. Qu’est-ce que ça apporte à un espace qu’un mobilier de catalogue ne peut pas donner ?
Régis Conseil : C’est peut-être la partie la plus agréable du métier.
Dessiner et concevoir des pièces uniques, ça permet d’abord de donner au lieu une identité qu’on ne retrouvera nulle part ailleurs. Ça permet aussi de combler un vide — il y a des types de mobilier qui n’existent tout simplement pas, et qu’on crée pour un projet en particulier. Et ça permet de se faire énormément plaisir, tout en valorisant le projet.
Concernant les œuvres d’art, je n’en suis pas l’auteur — j’en suis le curateur. Je propose et choisis un artiste qui pourrait compléter l’ADN du lieu en lui apportant un supplément d’âme indéniable. L’intervention artistique, c’est vraiment la pointe du triangle. C’est une collaboration dans le vrai sens du terme — l’artiste tient compte de ce qui se passe dans le lieu pour créer quelque chose d’unique.
J’ai par exemple présenté l’artiste Philippe Baudelocque pour Le Charme, un boutique hôtel 4 étoiles dans le 13e arrondissement de Paris. Après l’avoir briefé, il nous a proposé non seulement des œuvres, mais aussi des zones d’intervention. Cette collaboration a pris tellement d’ampleur qu’il a réalisé une œuvre sur le pignon de l’immeuble — en R+5 — désormais intégrée au parcours du street art du 13e arrondissement.
Avec la chaine Eklo, l’artiste Rebecca Bourbigot intervient sur chaque projet, lui donnant un supplément d’âme…
Dans ces cas-là, on comprend aisément que l’intervention de l’artiste est un formidable supplément d’âme. Quelque chose qui rend le lieu définitivement unique.